ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR ET LA COSCÉNARISTE


D’où vient l’idée originale du scénario : une angoisse personnelle quant au futur, le constat que vous faites aujourd’hui des sociétés modernes, un pur plaisir de fiction ?


Le scénario est l’adaptation d’un conte du même nom qu’a écrit Laura Santullo, mon épouse et co-scénariste. L’histoire est née, effectivement, d’une préoccupation liée à la situation actuelle du Mexique mais aussi à la polarisation sociale qui s’aggrave dans le monde entier. Mais plutôt que montrer la réalité brute, telle qu’elle existe, nous avons préféré réfléchir au sujet à travers une fiction, tout en y intégrant des éléments de l’actualité. Nous avons choisi de procéder ainsi, parce que dans un monde de fiction nous avons la liberté de dépasser les bornes et d’inventer, justement pour mettre l’accent sur les choses qui nous préoccupent sans nous sentir obligés de respecter au plus près la réalité.

Vous laissez le flou subsister quant à l’époque précise à laquelle se déroule La Zona. Peut-on parler de film d’anticipation ?


Dans le conte d’origine, puis dans le processus d’écriture du scénario, nous avions la sensation d’inventer une histoire qui pourrait arriver dans l’avenir, mais après avoir fait des repérages, nous nous sommes rendus compte qu’une grande partie de ce futur existait déjà. Par exemple, ces zones résidentielles privées et beaucoup de leurs caractéristiques étaient identiques à celles que nous avions imaginées. Par contre, l’aspect juridique et policier de l’histoire continue de relever uniquement du domaine de la fiction… En ce qui concerne l’ambiguïté temporelle dans laquelle évolue l’histoire, elle est effectivement intentionnelle : le film a été conçu comme un avertissement, un signal d’alarme sur ce qui pourrait arriver dans nos sociétés modernes, peutêtre plus rapidement que prévu, si personne n’en bouleverse la direction actuelle.

Qu’est-ce qui a présidé au choix des lieux de tournage ?

Trouver des lieux idéaux pour tourner a été l’une de nos plus grandes difficultés. Ce que vous voyez aujourd’hui à l’écran est ce que nous avons trouvé de plus en adéquation avec l’histoire. Toutes les particularités visuelles des décors naturels, comme ce style architectural identique pour toutes les maisons, dicté par un règlement de copropriété qui n’autorise que certains coloris aux façades et certains types de plantes dans les jardins, ont fini par donner au film un plus esthétique, une cohérence dans son concept graphique. Comme cette harmonie est justement fondée sur la nécessité de respecter des critères uniques et immuables pour la vie en commun, elle prend un tout autre sens dans notre film : c’est un signe avant-coureur de la folie qui va éclater et de l’incapacité pour les habitants de La Zona d’accepter des opinions différentes des leurs. Ça sera aussi la première expression d’un totalitarisme répressif qui prévaudra par la suite, au moment d’affronter la tragédie.

Le thriller est-il pour vous le genre idéal pour traiter de sujets brûlants comme la corruption,
la haine sociale et la faillite de l’Etat ?


Dans le conte, l’aspect policier était déjà présent, donc l’idée d’utiliser ce genre pour le scénario d’un long métrage était logique. Le polar s’est imposé parce que nous sentions qu’il conférerait au film une forte tension dramatique et que ce cadre permettrait une dénonciation claire de l’impunité, de la violence, de la polarisation sociale et des vides juridiques. Et puis, mon épouse et moi sommes tous deux amateurs de romans noir. Dashiell Hammett, Chester Himes, Raymond Chandler sont des écrivains qui se sont servis du genre pour écrire des romans très divertissants mais qui dressaient aussi un tableau très critique de l’état de la société à leur époque.

La question de la légitime défense est au coeur de votre film. Pendant longtemps, notamment dans les années 1970 et 1980, le cinéma américain a abusé de ce thème dans des polars controversés. Comment situez-vous La Zona par rapport à ces films ?

C’est vrai que le film s’interroge sur la légitimité de se faire justice soi-même, mais sans lien avec cette vague de films américains. Pour nous, l’élément fondateur que nous avons tous vécu au Mexique est l’absence de l’Etat. Le sentiment d’abandon, qu’engendrent l’absence de lois et l’impunité, est la raison majeure qui pousse les résidents de La Zona à rechercher une forme dénaturée d’autoprotection. Ce qui est peut-être le plus dramatique est qu’ils finissent par devenir ce qu’ils détestent : eux qui se sont retranchés pour éviter la violence finissent par l’exercer d’une manière atroce. Dans ce cas, l’usage du droit à l’autodéfense se transforme en abus total. S’il y a quelque chose qui est clair pour nous, c’est qu’on ne pourra jamais réparer une injustice en en commettant une autre.

Vous ne montrez que rarement la violence physique à l’écran et vous choisissez même de la reléguer hors champ pour la scène finale : pourquoi ?

Je préfère laisser libre cours à l’imagination du spectateur, à sa propre représentation de la violence et de la brutalité. Laisser entrevoir ou suggérer la violence a davantage d’impact que la montrer de façon explicite et choquante. Je crois à ce pouvoir de suggestion.

Comment expliquez-vous l’attitude des habitants de La Zona pour protéger leurs privilèges : est-ce pour vous un phénomène de groupe, notamment d’hystérie et de violence collective ?

Il ne s’agit pas seulement de défendre des privilèges mais surtout de protéger sa propre vie, en tous cas du point de vue des habitants de La Zona. Le premier moteur de l’isolement derrière ces murs est la paranoïa. La peur joue un rôle prépondérant dans l’origine des événements qui se déroulent dans le film : ils ont une crainte réelle de l’agresseur et entretiennent une peur plus subtile, moins avouée, qui est celle de l’autre et de l’inconnu. L’ultime éclat de violence est celui d’une foule, dont la réaction se nourrit de la panique, de la tension accumulée, de la déshumanisation progressive
de l’autre, de la rancune d’avoir vu sa tranquillité perturbée, de l’orgueil qui mène à l’impunité et de l’irresponsabilité de l’anonymat ; et la réaction de cette foule terrorisée se concrétise en une destruction implacable.

Pourquoi avoir décidé de faire du plus jeune des personnages l’innocent, celui qui est victime de la folie des hommes ?


L’idée que les deux jeunes protagonistes, celui de l’extérieur et celui de La Zona, soient du même âge et de même complexion physique nous plaisait pour jouer sur un effet miroir : ils sont égaux à bien des points de vue, et cependant avec des vies diamétralement opposées, par le simple fait d’être nés de l’un et de l’autre côté du mur. Et puis, nous pensions que la jeunesse et l’inexpérience laissaient grande ouverte la possibilité d’évolution chez
ces personnages : c’est précisément à l’adolescence que tout est encore en germe, que l’on forge peu à peu celui qu’on deviendra, que l’on se construit une échelle de valeurs et que se dessine une direction de vie. Davantage que l’innocence plus ou moins liée à l’enfance, nous voulions surtout montrer l’incroyable capacité de l’être humain à se réinventer. Miguel n’a pas cette opportunité mais Alejandro la saisit pour abolir les frontières, et c’est justement là que réside pour nous l’espoir du film.

En voyant La Zona, on ne peut s’empêcher de penser à certaines références cinématographiques : Assaut de John Carpenter pour l’angoisse née de la suggestion, Furie de Fritz Lang, Dogville de Lars von Trier pour la peinture d’un microcosme cruel et inhumain, George Romero et son Zombie, où les protagonistes recréent une forme de microsociété pour se protéger de l’extérieur. Est-ce que ces références ont un sens pour vous ? En revendiquez-vous d’autres ?

Nous ne nous retrouvons pas spécialement dans ces exemples, il n’y a pas de similitude évidente avec La Zona, même si Dogville est un film qui nous a enchantés, ainsi que le cinéma de Fritz Lang. En fait, nous ne nous rappelons aucune référence cinématographique spécifique qui nous ait marqués au long du processus de fabrication du film. En tous cas, pas consciemment. Parfois, et sans le vouloir, il peut nous arriver d’utiliser des idées et des images qui ont imprimé la mémoire. Ce n’est qu’après le travail achevé, avec le temps, que Laura ou moi allons trouver des analogies, des coïncidences ou ce que l’on aimerait être des coïncidences, entre notre écriture et d’autres films, d’autres livres, comme par exemple « Sa Majesté des mouches » de William Golding qui traite magistralement de certains des sujets que nous pensons avoir abordés dans La Zona.

Est-ce que vous pensez que La Zona peut avoir le même impact sur un public qui ne vit pas dans un pays aussi marqué par l’insécurité, la pauvreté et la corruption que le Mexique ?

Nous pensons que le monde entier, et pas seulement le Mexique, est touché par l’insécurité, la pauvreté et la corruption ; l’intérêt que ces sujets peuvent susciter ne dépend pas non plus du lieu géographique où l’on vit, mais du désir de chacun d’observer ce qui l’entoure. Si on prend l’exemple de certains des vêtements que nous portons, ils sont façonnés par des multinationales qui recourent au travail bon marché des enfants dans les pays en voie de développement. Cela peut vous importer ou non, c’est une question de choix personnel : se sentir proche ou loin des malheurs qui affligent le monde. Nous avons aussi envie de penser que le mur qui encadre La Zona est une métaphore de ces autres murs, bien réels, qui s’élèvent de tous côtés pour séparer, pour enfermer, pour diviser, pour empêcher de passer. Ces murs donnent la dimension exacte de l’incapacité de l’être humain à résoudre ses problèmes : plus ils sont hauts et grands, plus ils reflètent la stupidité et l’intolérance des hommes.

Quel regard portez-vous sur le cinéma mexicain d’aujourd’hui ?

Nous croyons, pour plusieurs raisons, que le cinéma mexicain vit de beaux jours. D’abord, parce qu’il y a toute une nouvelle génération de réalisateurs, dont je fais partie, qui a réussi à tourner grâce aux aides de L’État et aux nouvelles lois qui permettent de consolider la production nationale. Ensuite, il y a une grande diversité de styles et de thèmes abordés dans le cinéma mexicain actuel : c’est le juste miroir de l’identité mexicaine qui est multiple. Enfin, il y a le bon accueil reçu par des films mexicains à l’étranger, preuve que ce cinéma-là, dans toute sa diversité, trouve des échos bien au-delà des préoccupations nationales. Maintenant, il reste encore des carences énormes, comme les problèmes de distribution des films mexicains sur leur propre territoire, et celui d’une plus juste redistribution des recettes d’exploitation des films.

Êtes-vous d’accord pour dire que La Zona est un film politiquement et/ou socialement engagé ?

Dire d’un film qu’il est « politiquement engagé » peut le faire passer comme donneur de leçons et moraliste, ce qui n’est pas le cas de La Zona. C’est plus intéressant pour nous de partager une interrogation que d’asséner une réponse. Mais, si par engagement, on entend l’honnêteté envers soi-même et ses idées, la réponse est « oui ».